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Comment la centrale de Sendou a brûlé les millions de la Banque africaine de développement

Entre montage financier acrobatique, tensions avec la Senelec et bataille entre coactionnaires, Africa Intelligence lève le voile sur le fiasco du site de production d’électricité de Sendou, qui aura englouti plus de 110 millions de dollars de prêts des bailleurs.

Les principales institutions ayant prêté des dizaines de millions de dollars aux opérateurs de la centrale sénégalaise de Sendou (125 MW) s’impatientent. Cela fait bientôt neuf mois que la Banque africaine de développement (BAD) et la banque de développement néerlandaise FMO ont fait appel aux services du cabinet d’enquête privé américain Kroll pour auditer les finances de la société d’exploitation du site, la Compagnie d’électricité du Sénégal (CES). Les limiers ont accumulé les retards à cause des restrictions de déplacement imposées aux voyageurs par la pandémie de Covid-19. Or le temps presse, car voilà plus de deux ans que les deux organismes prêteurs ont été alertés sur de potentielles manipulations financières menées par le promoteur du projet, l’homme d’affaires Louis Claude Norland Suzor.

Dès 2018, un courrier avait été adressé à la BAD et au FMO par l’ancien coactionnaire de la centrale, Sendou Nordic Power, une entité enregistrée sur l’île de Chypre par la société britannique Quantum Power. Propriété du milliardaire israélien Idan Ofer, 511 e fortune mondiale selon le classement de Forbes,

Quantum était entré au capital de la centrale sénégalaise, le 1 er octobre 2015, en rachetant les parts du marocain Advisory & Finance Group Investment Bank (AFG) pour un montant d’environ 24 millions de dollars. Estampillé « confidentiel », le document envoyé aux bailleurs de fonds par Quantum a été préparé par le cabinet d’avocats londonien Mishcon de Reya. Celui-ci met nommément en cause Norland Suzor, accusé d’être responsable d’une « fraude financière majeure ». Cet entrepreneur domicilié à Stockholm est l’initiateur du projet de la centrale de Sendou, mené via ses sociétés Nykomb Synergetics Development AB et SBEC Systems, qui ont gagné en 2006 un appel d’offres de la société publique d’électricité sénégalaise Senelec.

Des dettes converties en actifs

Après avoir pris connaissance de ces accusations, la BAD et le FMO ont immédiatement saisi leurs services de conformité et de lutte anticorruption – elles tarderont davantage à mandater Kroll pour mener leur enquête. Les sommes en jeu incitent pourtant à faire diligence : le coût total de la centrale de Sendou, qui avoisine 244 millions de dollars, a été supporté par plusieurs prêts de la BAD (71 millions de dollars) et de la FMO (41 millions de dollars), auxquels s’ajoutent plusieurs financements plus modestes de la Banque ouest-africaine de développement (BOAD) et de la banque privée sénégalaise CBAO.

D’après la lettre envoyée par Mishcon de Reya, Norland Suzor aurait mis en place un stratagème destiné à augmenter, par jeu d’écriture, son investissement dans la centrale à charbon de Sendou. Or cette mise de départ est un paramètre essentiel aux yeux des bailleurs ou d’investisseurs potentiels pour évaluer la viabilité du projet – le ratio communément admis dans ce genre de projets n’excède pas 70 % de dettes pour 30 % de capitaux propres.

Via plusieurs dizaines de documents confidentiels, auxquels Africa Intelligence a eu accès, il est possible de reconstituer le montage opéré par l’homme d’affaires, qui lui aurait permis de déclarer un investissement dans la centrale supérieur de 21,5 millions de dollars aux fonds effectivement injectés. D’après ces documents, Norland Suzor a émis des dettes qui n’ont jamais été comptabilisées dans l’équilibre général du projet, avant de les convertir en actifs via un jeu d’écriture comptable.

Des chèques à n’encaisser « à aucun moment »

Pour mener à bien la construction de la centrale, Norland Suzor s’est appuyé sur deux géants indiens : Bharat Heavy Electricals (BHEL), déjà chargé de projets hydroélectriques en RDC (Africa Intelligence du 30/06/15), et Promac Engineering Industries. D’après des documents signés le 2 mars 2010, le premier s’est vu attribuer le contrat Supply and Supervision (SSC) pour un montant total de 67 millions de dollars, tandis que le contrat Engineering, Procurement and Construction (EPC) revenait au second pour 75 millions de dollars. Mais le choix des deux sous-traitants cache un montage qui n’a jamais été révélé aux financiers de la centrale.

Comme il est d’usage dans ce type de marchés, Norland Suzor s’est engagé à verser aux deux groupes un acompte, qui se monte à 15 % de la valeur du contrat pour BHEL, soit 10 millions de dollars, et à 20 % pour Promac, soit 15 millions de dollars. Mais plutôt que de recourir à un virement bancaire classique, Norland Suzor a préféré opter pour des chèques. Ces derniers sont signés au nom de son associé Clyde Chung, un homme d’affaires disposant d’un salaire mensuel

d’environ 8 000 dollars, et d’une parente de ce dernier, Elise Chung King Suw.

Les documents sont assortis d’une consigne donnée par Clyde Chung à l’adresse des sociétés indiennes. Dans celui qui est destiné à Promac, le 16  juillet 2012, l’associé de Norland Suzor souligne que « ce chèque ne peut être encaissé à aucun moment, sauf disposition contraire de la CES », avant d’ajouter « qu’une fois que tous les fonds auront été versés par les prêteurs, ledit chèque doit être retourné [à la Compagnie d’électricité du Sénégal] avant le transfert de votre acompte sur vos comptes ». Les montants des deux chèques seront ensuite convertis en participation financière de la société Nykomb au capital de la CES.

Destinée à contourner le ratio imposé par les bailleurs, qui imposaient donc un maximum de 70 % de dettes et au moins 30 % de fonds propres, cette manœuvre a bénéficié du soutien explicite des entreprises indiennes – elles n’encaisseront jamais les chèques en question. Le procédé fait d’ailleurs suite à une réunion organisée à New Delhi, le 25 avril 2012, soit trois mois avant l’envoi du chèque, entre Norland Suzor et les responsables de Promac, où les deux parties ont expressément fait mention de discussions autour « des moyens pour remédier au manque de 14 millions d’euros requis par Norland pour démontrer à la BAD que les promoteurs du projet disposent de 35 millions d’euros ».

Un prestataire mauricien mystère

Le montage financier opéré par Norland Suzor avec les deux entreprises indiennes réserve encore d’autres surprises. A l’insu des bailleurs et des coactionnaires de la centrale, près d’un tiers du contrat total attribué à Promac, soit l’équivalent de 24 millions de dollars, était en réalité destiné à une entreprise tierce, Africonsult, pour des services de conseils financiers.

Enregistrée à l’île Maurice, cette société a été créée en 2006 par la fiduciaire Mauritius International Trust Co (Mitco). Certains mails échangés entre Mitco et Nykomb, auxquels Africa Intelligence a eu accès, laissent penser qu’Africonsult appartiendrait en réalité à Norland Suzor et à son associé Clyde Chung. Dans l’une de ses correspondances, une responsable de Mitco demande aux deux hommes de régler instamment des frais réalisés en 2008 par l’entreprise mauricienne au bénéfice d’Africonsult.

Plus intrigant encore, une partie des 24 millions de dollars attribués à Africonsult pourrait avoir été rétrocédée à BHEL. Le 10 mars 2012, un avenant au contrat entre Promac et la CES est signé à New Delhi. Il prévoit le versement par

l’entreprise indienne de 8,3 millions de dollars à BHEL entre décembre 2013 et avril 2014. En d’autres termes, Promac paye la facture des travaux réalisés par BHEL au bénéfice de la CES. C’est ce que confirment deux lettres datées du 10 mai 2013, dans lesquelles Norland Suzor demande à trois sociétés émiraties appartenant à Promac, Naman Trading, Sonam Trading et Calculus Management Consultancy, de verser au total 8,3 millions de dollars à BHEL.

Les premiers problèmes techniques

Ne sachant rien de ces arrangements financiers, la Senelec et les bailleurs ont maintenu leur soutien à la CES et à Norland Suzor. Une note interne adressée en avril 2016 au président de la BAD, le Nigérian Akinwumi Adesina, fait certes état des retards du chantier, associés à d’importants dépassements financiers. Mais elle mentionne aussi un projet d’agrandissement de la centrale pour une nouvelle tranche de 125 MW, jugée essentielle pour la politique énergétique du Sénégal. Les banques sont invitées à plancher sur un nouveau financement, en attendant que la société publique finalise avec la CES un contrat d’achat d’électricité. La mise en route de la première tranche de la centrale est attendue pour le dernier trimestre

2017.

Après un énième report, la centrale de Sendou est finalement lancée un an plus tard, en septembre 2018. Las, à peine la centrale a-t-elle fourni ses premiers kilowatts qu’une série de problèmes techniques met en danger son fonctionnement. Incapable de produire à pleine puissance, la turbine est secouée de dangereuses vibrations, obligeant les opérateurs à augmenter le seuil d’alerte à l’extrême limite des normes de sécurité. La CES est contrainte de faire appel à l’expertise d’une équipe d’ingénieurs français d’EDF pour régler le problème. En pure perte car, en dépit de tous leurs calculs, ces derniers ne parviendront jamais à faire cesser le phénomène.

A ce problème s’ajoute celui du condenseur de la turbine, qui laisse de l’eau polluée s’infiltrer dans l’alimentation de la chaudière, ainsi qu’une série de dysfonctionnements au niveau des dépoussiéreurs et de la station de déminéralisation du site. Il y a aussi des défaillances du circuit incendie, dont les pompes doivent être actionnées manuellement, faisant perdre de précieux instants en cas de sinistre.

« Un désastre financier »

Trois mois à peine après le lancement du site, Norland Suzor doit se rendre à l’évidence. Sa centrale est « un désastre financier », comme il l’admet lui-même dans l’une de ses correspondances. Il doit alors 15 millions de dollars pour des livraisons de charbon non réglées, et sa centrale a coûté 59 millions de dollars de trop. Pire encore, le site n’a fonctionné que l’espace de 72 heures sur les trente derniers jours. Il précise, enfin, que le fonctionnement par intermittence de la centrale est considéré comme « peu fiable » par la Senelec.

Début 2019, l’ensemble des coactionnaires sont engagés dans des négociations avec les bailleurs et la la société publique d’électricité visant à restructurer le projet. Pour éviter d’être débranché du réseau, le site est mis à l’arrêt en juillet, le temps de réaliser de très coûteuses réparations – celles-ci ont été évaluées par des spécialistes de la BAD à au moins 35 millions de dollars. Une somme impossible à réunir dans les circonstances du moment, d’autant que le conflit entre les actionnaires s’est transformé en une demande d’arbitrage déposée à Londres par Quantum.

Un nouvel actionnaire entre en jeu

L’entreprise du milliardaire Idan Ofer, qui ambitionne de récupérer sa mise – soit 47 millions de dollars entre le rachat des parts du marocain AFG et les fonds injectés dans la centrale -, va voir ses espoirs réduits à néant à la fin de l’année 2019. Pour financer ses ambitions sénégalaises, la société avait emprunté quelques années plus tôt 40 millions de dollars avec des intérêts élevés auprès du fonds sudafricain Barak Fund Management. Incapable de rembourser cette dette compte tenu des défaillances de la centrale, Quantum est contraint de céder à son créancier l’ensemble de ses parts au sein de la CES (Africa Intelligence du 29/05/20). Désormais actionnaire de la centrale, Barak a, par la suite, choisi d’abandonner l’arbitrage contre Norland Suzor, avant de consentir à investir près de 10,6  millions de dollars pour remettre la centrale en route et, in fine, d’en récupérer les dividendes.

Fort de ce nouvel actionnaire, Norland Suzor a entamé, au mois d’août 2020, une vaste campagne médiatique orchestrée par l’agence de communication Carré rouge d’Afrique, qui est dirigée par Léa Soukeyna Ndiaye, ancienne présentatrice du journal du soir de la chaîne sénégalaise Télévision futurs médias. Pendant plusieurs semaines, la compagne de Norland Suzor, l’avocate luxembourgeoise et désormais directrice exécutive de la CES Hiba Sabbagh, a multiplié les interventions dans la presse et sur les plateaux télés, en martelant que la centrale fonctionne parfaitement et que la Senelec lui doit quelque 85 millions de dollars d’impayés.

Une soixantaine de créanciers

Car il y a urgence à récupérer de l’argent frais en reconnectant la centrale. L’ensemble des voyants financiers sont au rouge, comme l’atteste un rapport d’analyse réalisé en février 2020 par le cabinet Cheikh Fall pour les créanciers de la CES. Ce document présente un résultat net négatif de 24,7 millions de dollars en 2018, seule année pourtant où la centrale a réalisé un chiffre d’affaires, et prévoit un résultat tout aussi catastrophique en 2019. Soixante créanciers y sont également recensés, dont notamment la filiale sénégalaise du français SPIE, qui réclame à la CES 7,7 millions de dollars – l’affaire est d’ailleurs en cours de jugement devant le tribunal de commerce de Dakar. Parmi les autres créanciers, on retrouve l’entreprise de transport et de logistique MLT (10,3 millions de dollars), la banque Orabank (1,3 million de dollars), ainsi que d’autres petites créances en jachère, comme 80 000 dollars d’impayés auprès du luxueux hôtel Radisson de Diamniadio, où Norland Suzor et sa femme séjournent à demeure.

Confiante dans le fait que « la situation de la société n’est pas irrémédiablement compromise » grâce à l’apport financier de Barak, la CES a proposé à ses créanciers un échéancier de remboursement sur trois ans à partir de janvier 2021. Elle misait pour cela sur un raccordement à partir d’août 2020. Or, la Senelec, qui juge la centrale de Sendou toujours aussi peu fiable, refuse catégoriquement d’en entendre parler. Cette position s’explique par le choix opéré par le président Macky Sall de se passer du charbon, jugé trop polluant et peu raccord avec la nouvelle politique environnementale des bailleurs internationaux, dans le mix énergétique du pays.

Le jeu en coulisses de la Senelec

Plus officieusement, la Senelec n’a en réalité pas un besoin urgent d’électricité. Pour pallier les difficultés du site de Sendou, la société a fait appel en août 2019 aux services d’un bateau-centrale d’une puissance de 225 MW, qui a été acheminé par l’entreprise turque Karpowership (Africa Intelligence du 28/10/19). Plutôt que de poursuivre l’aventure avec Norland Suzor, les autorités sénégalaises chercheraient plutôt à récupérer le site pour en faire une centrale à gaz, qui serait alimentée via les énormes gisements situés entre le Sénégal et la Mauritanie. Des discussions sont d’ailleurs en cours pour matérialiser ce projet avec la banque

Rothschild et la Banque mondiale.

De son côté, Norland Suzor espère toujours de son côté livrer à nouveau de l’électricité pour remettre à flot son entreprise et éponger ses dettes. Une petite équipe, composée d’une quinzaine de salariés payés en espèces et dépêchés par le sous-traitant sénégalais Maor Technologies, se relaie sur le site 24 heures sur 24 pour relancer la production le moment venu. A la question de savoir comment la BAD et la FMO allaient recouvrir un jour les 112 millions de dollars prêtés à la CES, ces derniers se sont contentés de déclarer à Africa Intelligence « travailler activement avec toutes les parties prenantes pour trouver une solution ».

Contacté à plusieurs reprises, via sa communicante Léa Soukeyna Ndiaye, Norland Suzor a refusé de répondre à nos questions.

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